Le temps qui passe

 Boyhood, 2014
film réalisé par Richard Linklater

« Trois mille six cents fois par heure, la seconde chuchote : souviens-toi ! »

Vers 9 et 10 de L’horloge dans les Fleurs du mal

Charles Baudelaire

Figurez le temps

Comment figurer le temps ?

Comment le temps peut-il se mettre en image ?

Comment le temps, à travers la figuration des images, peut-il être ressenti, vécu par le spectateur?

/ Références :

1_ Le temps représenté ou la fuite du temps : La vanité

Au début du XVIIe siècle, apparaissent des peintures d’un genre nouveau, les Vanités . Ce terme est le substantif correspondant à l’adjectif vain, qualifiant ce qui est vide, illusoire. Ce sont des tableaux classés dans le genre de la nature morte, où figurent un ensemble d’emblèmes et d’objets dont la possession paraît vaine, futile, dérisoire.

Un premier groupe représente l’inutilité des biens terrestres, attributs du savoir et du plaisir (livres, instruments scientifiques, objets d’art, vin, mets) et la représentation du pouvoir et de l’argent (pièces d’or, armes, bijoux, couronnes et sceptres)

Le deuxième groupe d’objets symbolise l’écoulement du temps (le sablier, l’horloge, la bougie, la clepsydre) et le caractère fragile, transitoire et éphémère de l’existence (bulles de savons, fleurs, insectes, coquillages).

Toutes ces richesses, créations naturelles, humaines, accumulations de biens, représentées avec précision et raffinement, auxquelles nous devrons renoncer, entourent un crâne, symbole de notre finitude. On retrouve fréquemment dans les Vanités les mots célèbres issus de l’Ecclésiaste (1.2) :  » Vanitas Vanitatum et omnia Vanitas « « Vanité des vanités, tout est vanité ». Ces mots apparaissent souvent dans les tableaux sous forme d’inscriptions sur un phylactère ou un billet. On remplace parfois le terme de Vanité par la locution latine Memento mori (souviens-toi que tu vas mourir).

Philippe de Champagne, Vanité, ou Allégorie de la vie humaine, 1644
huile sur bois, 28 cm x 37 cm, musée de Tessé, Le Mans

Description et analyse de l’oeuvre :

La mise en scène est sobre, aucun détail ornemental ne vient perturber la méditation. Un fond noir oblige à détailler les trois objets posés sur un même plan : une plaque de pierre calcaire. Dans une rigoureuse symétrie trois états sont représentés : le végétal (la tulipe), l’animal (le crâne) et le minéral (le sable et le verre). 
La tulipe, qui déjà se fane, annonce la mort qui nous regarde à travers les orbites noires du crâne humain. Un pétale s’incline amorçant le passage vers le déclin et nous rappelle la dégradation de tout être vivant. La fleur rouge, telle une flamme, évoque la fragilité de la vie. Le sable ocre jaune du sablier matérialise l’écoulement du temps.
Le crâne est encadré de deux contenants : à gauche un vase de cristal, répondant à droite au cristal du sablier. Tous deux sont traversés par la lumière provenant d’une fenêtre située sur le côté gauche. Le cristal nous en montre le reflet amenant nos pensées vers un autre monde, de l’autre côté du miroir, vers la mort.
Au centre, le crâne, debout sans support apparent qui l’empêcherait de basculer en arrière, d’un aspect luisant et cireux, fait face au spectateur. Figure emblématique de la mort dont les trous noirs des orbites happent le regard. Chaque orifice du crâne est de la même teinte sombre que le fond du tableau, le crâne se fait masque. 
Analyse du musée de Tessé du Mans

Memento mori, mosaïque de Pompéi, Ier siècle A. J.C.
Musée national archéologique de Naples

Description et analyse de l’oeuvre :

La mosaïque est incrustée dans le sol du triclinium d’été d’une maison à Pompéi (salle de réception ou salle à manger d’une domus, comportant une table et des lits de banquets). Elle dépeint de manière allégorique et symbolique le caractère éphémère de la vie et de la mort imminente. Elle évoque l’ironie de la mort, indifférente à la condition de ceux qu’elle fauche.  Le point culminant de la scène est au niveau du fil à plomb (outil utilisé par les charpentier pour contrôler le nivellement des constructions. L’axe du fil à plomb est sur la mort (le crâne), sous lequel se trouve un papillon (l’âme) en équilibre sur une roue (la fortune). Sous les bras du niveau, opposés et parfaitement équilibrés, sont les symboles de la pauvreté (bâton du mendiant, haillons, besace du miséreux ) à droite et de la richesse à gauche (sceptre, manteau de pourpre des puissants ). Quelle que soit la condition des hommes, tous sont mortels.

2_ Le temps de lecture / le temps du spectateur : Les retables ou polyptiques

Le retable (du latin retro tabula altaris : en arrière d’autel) est une construction verticale qui porte des décors sculptés et/ou peints en arrière de la table d’autel d’un édifice religieux (église, chapelle). Il est fréquent qu’un retable se compose de plusieurs volets, deux pour un diptyque, trois pour un triptyque voire davantage pour un polyptyque.

Le retable d’Issenheim, entre 1512 et 1516
musée Interlinder de Colmar


3_ Le temps du faire

Avant l’invention des tubes de zinc, chaque artiste, aidé d’élèves, réalisait lui-même ses mélanges de pigments, liants, diluants, additifs pour fabriquer ses peintures à l’huile ou à l’œuf, ou détrempe, ou tempera, ou encaustique …

4_ L’ œuvre en plusieurs temps : L’impressionnisme

Des instants, des moments de vie quotidienne captés et peints …

« Il n’y a qu’une seule chose de vraie : faire du premier coup ce que l’on voit »

Édouard Manet

Le terme impressionnisme a été donné par un critique d’art, Louis Leroy, qui évoquait alors la toile de Claude Monet dans un article pour le magazine Charivari en 1874 : Impression, Soleil Levant (huile sur toile, 1872) en déclarant dans un article : « Impression, soleil levant de Claude Monet “Impression, j’en étais sûr Je me disais aussi, puisque je suis impressionné, il doit y avoir de l’impression là- dedans… ».

Claude Monet, Impression soleil levant, 1874
huile sur toile, 48cm x 63cm

L’impressionnisme est considéré comme une rupture esthétique qui inaugure la « modernité ». Il affirme une certaine volonté « anti-classique » (la grande peinture d’histoire…). Ce que les peintres veulent montrer dans leurs œuvres c’est une vision immédiate qui s’inscrit dans le présent, des moments de vie capturés sur le vifsans tenir compte de l’héritage du passé et de ses traditions.

> Auguste Renoir (1841-1919)

Auguste Renoir, Le bal du moulin de la Galette, 1876
huile sur toile, 131 x 176cm, Musée d’Orsay Paris

> Claude Monet (1840-1926)

Monet peint plusieurs toiles consécutives sur un même sujet. Ces séries constituent une recherche sur le rendu de la lumière, des couleurs et leur transformation permanente. Elles traduisent une certaine fugacité du temps, toutes ensemble ces toiles traduisent à la fois la temporalité, d’une ou plusieurs journées mais aussi le temps passé à élaborer l’œuvre elle-même par Monet. Claude Monet peut être considéré comme le 1er peintre de série.

Claude Monet, La cathédrale de Rouen (1890-1891)
Huile sur toile de 100×65 cm. Série de plus de 30 toiles.

Monet commence la série des cathédrales où il reprendra toujours le même motif en se déplaçant progressivement sur la droite, vers la Seine. Il étudie les variations de la lumière sur la façade au fil des heures, par tous les temps. Ce qui intéresse Monet dans ce sujet ce n’est pas l’architecture mais les jeux d’ombres et de lumière sur la « peau » de la façade qui n’est qu’un support pour une étude des variations atmosphériques et des couleurs. Cette série ne prend tout son sens lorsque toutes les œuvres sont exposées ensemble.

5_ Le Futurisme Italien : le temps du mouvement

Les artistes font l’apologie de la machine et de la vitesse.

Vers 1909-10, la modernité grandissante à travers le mouvement, la vitesse, le dynamisme, le machinisme, ne va cesser de croître dans toutes les capitales occidentales. En effet, les progrès de la technique (l’automobile, le train, l’avion), l’essor de l’industrie et des sciences, ainsi que l’évolution de la photographie vont jouer un rôle important et vont fasciner certains artistes.

Les artistes du Futurisme italien par exemple, grandement influencées par ces progrès, vont alors prendre pour sujet de leurs œuvres le temps et le mouvement.Ils sont influencés par la recherche photographique des années 1880 : celle d’Eadweard Muybridge (chronophotographie) et d’Etienne-Jules Marey, physiologistes, qui font des recherches sur la physiologie des corps en mouvement.

Eadweard Muybridge, Sallie Gardner at a Gallop, 1872
Etienne-Jules Marey, Movements in Pole Vaulting, 1885-95

> Giacomo BALLA (1871-1958)

Giacomo BALLA, Vol d’une hirondelle, 1913, huile sur toile

6_ Temps de production réduit : Série et travail à la chaîne

Andy Warhol, Marylin, 1967.
91,5 x 91,5 cm chacune, collection particulière

7_ Étirer du temps

> Douglas GORDON (1966-…)

En 1993, l’artiste propose une relecture de Psychose, chef-d’oeuvre d’Alfred Hitchcock en étirant les 1h49 initiales en un spectacle ralenti. la projection du film modifié s’étendant alors sur 24h (2 images par seconde au lieu de 24). l’artiste crée une dilatation du temps où chaque geste, chaque clignement d’œil, chaque déplacement remplit l’écran d’une sorte d’éternité. 

8_ Le temps présenté : il est l’œuvre

> Opalka Roman (1931-2011)

> Blazy Michel (1966-…)

/ Définitions :

_ Allégorie : C’est l’ expression d’une idée abstraite par la représentation d’un être animé, le plus souvent un personnage. Celui-ci peut être complété par des attributs symboliques. On peut citer par exemple : La mort > une faucheuse / L’amour > Cupidon / La République > Marianne.

/ Notions abordées :

Nature morte / Vanités / Allégorie / Polyptyque / Narration / Série /